Théâtre du cru

Lucile Boiron explore et épuise des fragments de chairs, des instants où la nature de l’homme apparaît pour ce qu’elle est avant tout, corruptible. Loin de dresser un inventaire de la révulsion, elle interroge la vérité biologique des corps, réponse photographique à la question du bon et du mauvais goût. A nous qui ne le voyons plus, le corps rappelle sa véritable condition, un territoire porteur d’états partagés mais uniques, vecteur des traces d’histoires que seules les peaux éprouvées comprennent.

Quand la chose déjà morte parodie le vivant, la décomposition livre à la pourriture une matière qui répugne. Dans une logique qui lui est propre, la chair se suce et s’avale, s’engloutit, se rejette pour se désagréger, migrant de l’état solide à l’état liquide. Comme les fluides corporels, les natures mortes de la photographe errent entre ces deux états indéterminés.

Festin visuel, vision cannibale, bonheur d’arracher et de déchiqueter. Les femmes photographiées par Lucile Boiron dévorent le monde depuis le siège du sensible. Le gros plan conduit au cœur même de l’origine. La scène se joue depuis des temps immémoriaux, avec une jouissance inexplicable, avec les mains, à l’aide des mandibules et de tous les muscles. Toutes rejouent avec délectation les moments de redécouverte du sauvage.

Ici, le corps socialisé ne cesse de se révolter. Il laisse entrevoir qu’il est le siège du réel, le sujet de la photographie. Il se mue en langage, accumulant les inscriptions. Le plaisir et la vermine forment l’horizon d’un quotidien parsemé d’humeurs. Sur et sous la peau, au contact de la viande, une infinité d’entités étranges prolifèrent. Lucile Boiron traque les démangeaisons, les rougeurs, les varices... Il n’y a pas dans le monde réel de peau écarlate, on n’y rencontre que des émanations qui s’imposent alors comme signes. Des signes que nous rejetons, par dégoût, parce que nous les considérons comme avilissants.

Ambivalence séduisante du laid et du répugnant suscitent un plaisir à rejouer l’animalité et jouissance morbide de la contemplation. Asticots grouillants, viande crue, fruits en décomposition, ces images lancinantes obsèdent autant

qu’elles révulsent. Les émergences cutanées, contrairement à ce qu’en dit la morale, ne sont pas la conséquence de dérèglements internes ou une punition infligée. La photographie a quelques difficultés à affronter croûtes, écoulements et cicatrices. Elle n’y voit qu’un miroir de l’âme. Le pauvre Job recouvert d’ulcères sait quel est le prix de sa rédemption. La psychologisation de la représentation du corps a cette fâcheuse tendance à le considérer comme potentiellement coupable et impropre. Rides, boutons, durillons, traces de petite vérole seraient des réalités métaphoriques, les stigmates indiscutables de fautes commises, aveux des turpitudes de son propriétaire.

Ici, il est au plus près du réel, car c’est ainsi que les hommes vivent...



François Cheval
Juin 2019